Les sœurs Gastine

 

 

 

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" Santonniers
d'Aubagne "

 

Marguerite (1893-1966) et Lyda Gastine (1882-1975),
une œuvre éclectique, dans l'univers des céramistes provençaux de la première moitié du XX
ème siècle.

   



Portrait de Marguerite Gastine.
(Ateliers Thérèse Neveu - exposition du 11 décembre 2009 au 7 mars 2010.)

Ces deux sœurs, artistes aubagnaises, sont issues d'un milieu marseillais cultivé ; dans sa jeunesse, Lyda peint pendant que Marguerite s'initie à la céramique. Elles ont été des élèves, puis des collaboratrices de Marcel Provence, historien et Félibre. Celui-ci, très attaché au village de Moustiers-Sainte-Marie, souffrait de la disparition de la tradition de la faïence. Il a rouvert un atelier de fabrication et fait construire un four dans le village, qui donc a vécu, grâce à lui, une véritable renaissance. Lyda Gastine a travaillé à Moustiers à ses côtés et s'est initiée à la cuisson de la faïence. Fondateur du musée de la céramique de Moustiers, Marcel Provence (1892-1951) permit aux deux
sœurs d'acquérir des moules de Lagnel pour la réalisation de santons. Destinant leurs œuvres à Aubagne et Moustiers, les sœurs Gastine ont travaillé entre 1920 et 1950 dans ces deux centres où l'eau, l'argile et le bois étaient abondants. Leur présence à Aubagne et à Moustiers atteste des très anciennes relations entre les grands centres de la céramique provençale, la faïence apparaissant simultanément à Aubagne et à Saint-Jean-du-Désert (c'est à dire à Marseille), autre centre majeur de la céramique, à la fin du XVIIème siècle. Moustiers et
Saint-Jean-du-Désert ont été deux centres où travaillaient les frères Clérissy au XVIIIème siècle.
Marguerite et Lyda Gastine furent aussi des disciples de Dellepiane. Elles interprétèrent les personnages et les éléments de la nature que le santonnier Dellepiane s'était attaché à observer tout au long de sa vie. Il n'est donc pas inutile d'évoquer le travail de Dellepiane au sujet de nos deux santonnières céramistes.
Dellepiane racontait que sa vocation de santonnier lui était venue la veille de Noël 1914, après avoir commencé à dessiner des groupes de santons de la crèche pour parvenir à leur donner une apparence de gaucherie et de naïveté, volontairement oublieux de toutes les leçons de l'École des Beaux-Arts. Ce long travail, cet oubli, dit Dellepiane : " produit son effet. Et me voilà, je puis l'écrire sans forfanterie et avec une fierté légitime, devenu l'imagier des santons. J'ajoute que, pour y arriver, je n'ai subi l'influence de personne ".
Arnaud d'Agnel, dans Noël de Provence, usages - crèches - santons - Noëls - Pastorales, ouvrage coécrit avec Léopold Dor, publié aux éditions Jeanne Laffitte en 1975, écrivait que Dellepiane trouvait " le secret de la vie dans la simplification extrème des lignes ", une simplification des traits et des formes qui fait de la bouche un trait, des yeux deux points et un santon au corps massif, singulier et vivant.

                                       Assiette à décor.                                                                                                                Paysanne sur son âne.
                                                                         Tous deux sont caractéristiques de l'influence de Dellepiane.
                                                          (Ateliers Thérèse Neveu - exposition du 11 décembre 2009 au 7 mars 2010.)

Les sœurs Gastine conservèrent ce qu'elles avaient appris de Marcel Provence et de Dellepiane, leurs deux maîtres, tout comme ce qu'elles avaient acquis d'une formation classique à l'école des Beaux-Arts de Marseille, où elles avaient été initiées au patrimoine méditerranéen, et ce, depuis l'Antiquité grecque. Les santons émaillés polychromes qu'elles réalisent à partir de 1920 évoquent des figurines produites dans la ville de Tanagra (figurines d'ailleurs nommées des " Tanagra "), pendant l'Antiquité grecque, très à la mode en Europe depuis le XIXème siècle, tout comme les " biscuits " en porcelaine fabriqués dans divers centres européen au XVIIème siècle.
Elles n'étaient pas insensibles à un mouvement artistique contemporain, l'Art Déco, qui simplifie rigoureusement les lignes géométriques dans les Arts décoratifs comme dans les Beaux-Arts. Le terme " Arts déco " vient de l'Exposition Internationale des Arts décoratifs à Paris en 1925, exposition à laquelle elles participent et sont unanimement appréciées. Sur les photos, nous pouvons retrouver quelques caractéristiques, de ce mouvement artistique qui se traduit en peinture par le cubisme, et dans les Arts décoratifs par des lignes simples, épurées, à décoration soignée et stylisée, avec des motifs répétés.


Chandelier " Art Déco "
décoré de fleurs stylisées et au motif répété.
La signature " Gastine "
se trouve à l'intérieur de l'embase du pied.
(Collection privée.)
 

L'œuvre des sœurs Gastine est donc marquée par son éclectisme,
son ancrage dans l'époque et en Provence. À côté des santons représentant le petit peuple provençal porteur d'offrandes, elles dessinent des affiches pour la pastorale Maurel, des cartes postales, des étiquettes, et produisent des carreaux émaillés ainsi que des éléments de vaisselle. Lyda prépare l'argile qu'elle lave, pétrit, moule
et fait cuire, tandis que Marguerite décore céramique et santons.
Les santons et les objets décoratifs qu'elles réalisent ont la particularité d'être en faïence émaillée et non en argile peinte.

                               Carreau émaillé-influence Dellepiane.
                                               (Ateliers Thérèse Neveu.)

La cuisson de la faïence est dite au " grand feu ", dans la tradition marseillaise du XVIIIème siècle.
Elle se fait en deux étapes : d'abord la " demi-cuisson ", puis la cuisson de l'objet émaillé et peint.
La cuisson " en dégourdi ", ou " demi-cuisson ", fait perdre à la pâte son eau. Ensuite l'objet est plongé dans un émail blanc semi-liquide fait d'un mélange d'oxyde de plomb et d'étain. Cet émail stannifère, qui dissimule la couleur de l'argile, n'admet que des teintes supportant la cuisson à très haute température ( 750 à 900 degrés).
Le nombre de couleurs des décors est plus réduit qu'avec la
cuisson " au petit feu ". Elles sont passées une fois que l'émail cru
est bien sec, un moment critique, car l'émail séché reste poreux, donc absorbe et dilue les couleurs.
Les oxydes de cuivre, de manganèse et de cobalt donnent, respectivement, le vert, le violet et le bleu. Le jaune est produit par l'antimoine, et le rouge, très fragile, ainsi que le brun, par le fer. Dans les faïences au " petit-feu ", les objets peuvent être cuits plusieurs fois à des températures différentes, et non pas seulement en une fois
(pour le " grand-feu "), ce qui permet d'augmenter la gamme des couleurs et de les nuancer.
Nous retrouvons toutes ces couleurs sur les documents photographiques
  
 Cruchon à décor de femme à l'enfant, personnages
de la crèche.
                        (Ateliers Thérèse Neveu.)

La comparaison des figures féminines témoigne du  soin apporté à la représentation des différents âges de la vie qui apparaissent avec la jeune gardienne d'oies, la femme à l'enfant et la poissonnière.
Voici la poissonnière, la plus âgée des trois, les mains sur les hanches,
le corselet jaune lacé, portant le tablier et le fichu à carreaux, la jupe fleurie de motifs particuliers aux sœurs Gastine, roses et autres fleurs, petites feuilles.
Les manches relevées laissent apparaître la chemise blanche. Les longues anses des paniers de poissons sont glissées sur les poignets et une balance est attachée à la ceinture.
C'est une balance " romaine ", c'est à dire où un contre-poids est déplacé sur la tige afin d'équilibrer le plateau de forme ronde sur lequel est posé ce qui doit être pesé.
Le menton relevé, les mains sur les hanches, traduisent un métier
où le verbe est haut, l'assurance affichée : celui de la poissonnière,
un type provençal caractéristique... l'un des santons indispensable à la crèche, à cause de la symbolique chrétienne attachée au poisson,
à la pêche et aux pêcheurs, dans laquelle le mot grec désignant
le poisson " ichthus " était considéré comme un idéogramme, chacune des cinq lettres étant traduite comme une initiale des mots grecs correspondant à :
Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur.
Soit l'acronyme de :
IÊSOUS CHRISTOS THEOUS  HUIOS  SÔTÊR

I (IÊSOUS) " Jésus " ;
CH (KH, CH) (KHRISTOS) ou (CHRISTOS) " Christ " ;
T (THEOU) " Dieu " ;
HU (HUIOS) " Fils " ;

S (SÔTÊR) " Sauveur ".
Nous n'avons pas évoqué, dans les pages consacrées à la Nativité, la symbolique eucharistique du poisson, présent dans la crèche grâce à la poissonnière. Précisons que Jésus réssuscité apparaît à ses disciples,
et il leur demande quelque chose à manger :
" Ils lui donnèrent un morceau de poisson grillé. Il le prit et le mangea devant eux " (Luc 24, 42-43).

 

 

 

 

La fileuse gardienne d'oies porte un vêtement identique à celui de la poissonnière : jupe à grandes fleurs, chemise aux manches roulées dépassant du caraco bordé de rouge, bonnet ; elle semble plus jeune que la poissonnière, ces deux rôles étant dévolus à des personnes d'âge différent. Son cou est moins épais, son visage moins rempli. Tout en gardant ses oies, elle file la laine, ce qui suggère l'offrande, peut-être allusion au linceul dans lequel le Christ nouveau-né sera enveloppé.

 

 

 

 

La jeune femme à l'enfant emmailloté, qu'elle tient sur son bras gauche (comme beaucoup de Vierges à l'enfant dans l'iconographie chrétienne), porte du linge sur la tête, le présent qu'elle destine probablement à la Vierge et à l'enfant Jésus. Elle est en marche vers la crèche, sa jupe se déplace dans un mouvement léger sur ses jambes, donnant son sens au mouvement du groupe. Sa tête, posée sur un cou élancé, présente un visage plein et rond.

 

 

 

Un seul personnage masculin dans cette galerie de santons
des sœurs Gastine : le paysan en sabots qui tient un panier avec une oie et une courge. C'est un autre porteur d'offrande, un jeune garçon de la campagne aux joues rouges, dont le pantalon jaune tient par une bretelle, et au bonnet rayé de vert.

 

 

                       La couleur alliée à la faïence
   caractérise tout le travail et l'art très particulier, unique, 
                             des sœurs Gastine,
       céramistes et santonnières aubagnaises.

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